Metaclassique # 135 – Signifier

Est-ce qu’une Sonate de Mozart peut objectivement raconter une histoire ? Au-delà des films que chacun peut se faire à l’écoute d’une œuvre instrumentale, comment les compositeurs peuvent user du langage musical pour y déposer quelques suggestions narratives ? Si les poèmes symphoniques du 19ème siècle donnent des exemples apparemment incontestables de récits racontés en musique, il reste des spécialistes pour considérer que, même quand l’histoire est revendiquée par le compositeur, c’est le texte d’accompagnement qui charge la musique d’un programme plus que la musique elle-même, comme si un auditeur qui écouterait Jeux ne pouvait, sans le titre, deviner les images de parties de tennis que Claude Debussy avait en tête quand il composait sa partition. En réponse aux musicologues formalistes qui soutiennent que la musique ne peut pas directement produire de la narration, Marta Grabocz a réuni vingt-trois contributions des spécialistes les plus reconnus au monde dans l’examen des signes musicaux. L’occasion pour Metaclassique d’offrir un tour d’horizon à la fois élargi et varié de travaux aux démarches très éclectiques, qui empruntent aussi bien à la sémiotique qu’aux gender studies en passant par les sciences cognitives pour détecter des éléments expressifs dans toute sorte de musiques sans parole. Pour en parler, nous recevons deux musicologues : Marta Grabocz à l’origine du volume Narratologie musicale paru aux éditions Hermann, mais aussi Danièle Pistone qui fait partie de ses vingt-trois contributeurs.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #134 – Chronométrer

Alors que le métronome est inventé par Johann Nepomuk Maelzel en 1816, l’idée d’un mécanisme capable de battre la mesure de manière régulière apparaît déjà au 18è siècle : à l’entrée « Chronomètre » de son Dictionnaire de musique, Jean-Jacques Rousseau évoque les montres des horlogers, le Pendule inventé par Sauveur ou encore le projet de Métromètre dont, selon Rousseau, il a été question dès les années 1730. À la nécessité d’archiver le tempo, le Métronome va aussi aider à la circulation des vitesses d’exécution et permettre aux compositeurs d’asseoir leur autorité sur le débit exact qu’il faut donner aux partitions, avant de se trouver d’autres utilités dans le domaine de la pédagogie musicale ou encore de la médecine. Et alors qu’il est l’indice d’une mécanisation des pratiques musicales, le signe emblématique d’une industrialisation de la vie artistique, il est aussi le contre-emblème du romantisme qui lui préfère le rubato, l’expression des sentiments affranchie de toute mesure et de toute métrique. Pour décrire les mentalités musicales qui concourent à l’apparition de métronome, nous recevrons Emmanuel Reibel qui enseigne l’esthétique musicale au CNSMD de Paris et l’ENS Lyon, juste après avoir écouté quelques notes interprétées par le trompettiste automate confectionné par Johann Nepomuk Maelzel.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #133 – Incorporer

Quand on dit « incorporer les blancs en neige au reste de la préparation », l’opération d’incorporer consiste donc à faire entrer une partie dans un tout d’une autre substance. Le verbe « incorporer » est pratiquement synonyme de « mélanger ». Là où certains dictionnaires en font le synonyme d’ « incarner », pour dire qu’« incorporer » revient à donner un corps à une entité qui n’en a pas encore. Entre unir plusieurs matières pour en faire un même corps et introduire quelque chose de plus ou moins immatériel dans une enveloppe corporelle, nous allons varier le verbe « incorporer » avec deux invitées : Christine Leroy qui a beaucoup réfléchi aux phénomènes d’empathie kynesthésique dans son ouvrage Phénoménologie de la danse paru aux éditions Hermann et Charlotte Vaillot Knudsen qui développe une approche charnelle d’instruments minéraux tels que les lithophones, dans un article De l’orgue au septième ciel. Pour une spéléologie du souffle-désir dans le neuvième numéro de la revue Transposition.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #132 – Morphoser

En 2019, dans un entretien avec Laure Gauthier, le poète Philippe Aigrain entendait prolonger son intimité avec la poésie de Gherasim Luca en parlant de « morphose », une façon d’envisager l’écriture qui permet, par exemple de révéler et détruire progressivement « un énoncé de novlangue » et mettre au jour « le processus douloureux de retrouvailles du sens ». Si bien que le processus d’écriture fait vite entendre une politique qui prend la langue dans un état pour travailler dedans et faire, à titre de « phoème », des déplacements d’un état à un autre. Quelques mois plutôt, en 2018, Philippe Aigrain s’était prêté à l’invitation de la webradio du Printemps des arts de Monte-Carlo, à des « Variations Mozart » prenant le nom du compositeur dans l’état où on le trouve dans la rue pour le frotter à ses expériences de déplacement dans le corpus légué par Mozart.

Suite à la disparition brutale de Philippe Aigrain le 11 juillet 2021, Metaclassique a voulu lui rendre hommage en proposant une nouvelle diffusion de ces « Variations Mozart ».

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #131 – Souffrir

Dans À la recherche du temps perdu, Swann est bouleversé par la Sonate de Vinteuil. Si Marcel Proust a choisi un compositeur fictif, c’est pour ne pas se heurter aux goûts musicaux réels des lecteurs, dit-on ; ou pour ne subir aucun frein dans l’idéalisation de sa musique, peut-on aussi imaginer. Le romancier et mélomane Étienne Barilier se heurte à un impossible : alors que Proust met en scène un Vinteuil délicieusement naïf, qui ne ferait pas de mal à une mouche, il soutient que ce même Vinteuil a connu les gouffres de la condition humaine sans lesquels il n’aurait pu produire une musique aussi géniale. Pour résoudre cette impossibilité, Étienne Barilier a reconstitué la biographie de Louis Lefebvre, l’homme réel qui a dû inspirer Proust, qui ne se contente pas de souffrir comme Vinteuil, mais fait souffrir à son tour. Mais voilà qu’au moment où le livre À la recherche de Vinteuil est paru aux éditions Phebus, le hasard des calendriers éditoriaux veut qu’un autre livre d’Étienne Barilier est sorti aux éditions Premières loges, Pour la main gauche qui retrace l’histoire des partitions pour pianistes amputés et révèle comme l’auteur entend décidément la musique depuis la souffrance. C’est à son domicile, près de Lausanne en Suisse, qu’il a reçu les micros de Metaclassique pour évoquer comme se dessine, au fil de ses livres, une curiosité tenace pour la souffrance créatrice.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #130 – Désécrire

On pourrait dire des derniers quatuors de Beethoven qu’ils sont indépassables, parce qu’ils atteignent une vérité où il n’est plus tant question de style. Comme si le compositeur se déprenait de lui-même pour laisser la musique exister d’elle-même. Mais rien ne se passe méthodiquement parce qu’on touche alors à ceci d’étrange que la déprise de soi et ce qui s’entend comme une désécriture semblent s’entraîner l’une et l’autre.

Maria Machado et Charlotte Escamez ont conçu une adaptation théâtrale des carnets d’un auteur qui a écouté les derniers quatuors de Beethoven jusqu’au dernier jour de sa vie, Roland Dubillard. Pour les mettre sur scène, les morceaux choisis de ces carnets se dédoublent en deux voix : un homme et le jeune homme qu’il a été, interprétés respectivement par Denis Lavant et Samuel Mercer. Je ne suis pas de moi est donc une pièce de théâtre où le tressage des textes de Roland Dubillard entre en résonance avec une composition sonore de Guillaume Tiger à partir des derniers quatuors de Beethoven. Et comme cette création théâtrale est l’occasion de se frayer un chemin singulier dans ces partitions indépassables, ce numéro de Metaclassique est une plongée documentaire avec, par ordre d’apparition : Samuel Mercer, Guillaume Tiger, Denis Lavant, Maria Machado et Charlotte Escamez – dans cette partie de l’œuvre de Dubillard qui donne une pensée à fleur de peau des œuvres tardives de Beethoven.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #129 – Cadencer

Quand on parle de la « cadence de travail » de quelqu’un, on fait référence à un rythme plus ou moins soutenu, à la densité dans le temps de sa production. En poésie ou en musique, le mot « cadence » désigne le rythme de l’accentuation ou son effet. Mais le mot « cadence » peut aussi désigner une partie improvisée par le soliste dans un concerto qui, comme un morceau dans le morceau, peut alors plus ou moins s’éloigner du style du compositeur. Et si elle a la réputation d’une improvisation, la cadence d’un soliste célèbre peut être écrite pour être reprise par d’autres. Par exemple, les concertos pour violon de Beethoven ou Brahms sont encore souvent joués avec les cadences du virtuose du xixè siècle, Joseph Joachim. Ce numéro de Metaclassique fonctionne en triptyque. Vous pourriez y entendre le compositeur Marc Monnet commenter les cadences que le pianiste François-Frédéric Guy lui a commandé pour le 21è Concerto pour piano de Mozart. Nous entendrons le violoniste Gilles Apap revenir sur le jour, dans le Concerto en sol de Mozart, où il s’est attiré la foudre du public du palais des festivals à Cannes, il s’est mis à faire une cadence sous la forme d’un thème et de variations ouvertement folkloriques. Pour commencer, nous allons à la rencontre de Sonia Wieder-Atherton dont le disque Cadenza a placé des adaptations de divers compositeurs plus ou moins récents en position de cadence, au cours de Concertos de Boccherini.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #128 – Parfaire

Lise de la Salle

Partant du principe qu’on n’a jamais fini d’apprendre, il peut y avoir des conséquences très variées. Cela peut impliquer qu’on n’a jamais fini de trouver des gens pour nous enseigner des choses, qu’il faut varier sans cesse le genre de leçons qu’on peut prendre de la vie. Et comme la musique est un terrain fertile pour ne pas jamais en finir d’apprendre, de très bons pianistes qui sont arrivés à pousser très loin leur interprétation d’une œuvre peuvent encore et toujours la préciser, la parfaire, avec les conseils d’autres pianistes. Depuis 2008, le festival Amateurs virtuoses propose, à des amateurs virtuoses de participer à des master classes avec des pianistes professionnels. Au cours de ce numéro, vous allez entendre deux pianistes – François Schwarzentruber et Julien Lombardo – qui sont tous les deux amateurs et virtuoses, qui ont tous les deux travaillé une œuvre et qui ont chacun, en public, dans le foyer du Théâtre du Châtelet, suivi une master class avec la pianiste Lise de la Salle qui a bien voulu que les micros de Metaclassique capte cette session et en diffuse de larges extraits. Julie Traouën assurera au piano la partie orchestre du 2ème Concerto de Rachmaninov dont Julien Lombardo présentera le 1er mouvement, après une première partie de master classe où François Schwarzentruber jouait Bénédiction de Dieu dans la solitude de Franz Liszt.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #127 – Atomiser

Musique des sphères, consonance des harmonies naturelles, bienfaits moraux de la musique, on hérite de Pythagore toutes sortes de très grandes idées sur la musique très cohérentes entre elles, et puis très idéalistes. Existe-t-il des visions alternatives de la musique ? Oui. Epicure est un exemple emblématique d’une philosophie de l’antiquité qui donne une représentation matérialiste du monde, une vision beaucoup moins idéaliste de la musique que toutes les conceptions héritées de Pythagore. Si on sait qu’Epicure a écrit un traité sur la musique, même si on ne dispose plus de ce texte-là, on peut tout de même s’en remettre aux écrits sur la musique des disciples d’Épicure. La musique y est associée un plaisir. Mais alors que le plaisir est un critère du bien dans les conceptions épicuriennes, le plaisir pris à la musique, lui, est encore un plaisir un peu trop accidentel pour avoir la moindre portée morale. Alors, pour mieux comprendre ce que pourrait donc être une pensée épicurienne de la musique, nous recevons le spécialiste de philosophie médiévale Aurélien Robert. Directeur de recherche au CNRS, il s’intéresse à l’évolution de la pensée épicurienne au Moyen-Âge en signant, aux éditions Fayard, l’essai Epicure aux Enfers.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #126 – Enquêter

Un détective n’aura jamais assez d’indices. Il peut toujours vérifier si la fleur existe vraiment dans la région de celui qui lui en parle, le détective ne trouvera rien sans fulgurance. Et pour pouvoir découvrir la chose qu’il ne cherchait pas, lui faut-il cultiver la curiosité pour ce qui peut arriver au hasard et, pour ce faire, se préparer à associer les idées par des procédés très illogiques pour le temps où leur rationalité ne sera pas encore évidente. Pendant que le compositeur Gavin Bryars est étiqueté comme un minimaliste, il est surtout occupé par Sherlock Holmes ou la ‘Pataphysique et s’intéresse aussi bien à Camille Saint-Saëns que Marcel Duchamp. Pour enquêter sur cette manière de lier les idées qui feront partitions musicales, nous recevons Jean-Louis Tallon qui vient de faire paraître aux éditions Le mot et le reste, un recueil d’entretiens avec Gavin Bryars, mais aussi Jacqueline Caux qui défend le compositeur depuis plus de 40 ans et… nous serons connectés avec Gavin Bryars, dont voici un extrait du Concerto pour piano, The Solway Canal.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Lire la chronique de David Sanson sur l’ouvrage sur le site d’Hemisphere son

Metaclassique #125 – Ruisseler

© Hulton-Deutsch Collection/CORBIS/Corbis via Getty Images

Et si une chanteuse qui chante très très faux mais qui est très très riche se présentait au concours d’entrée d’un grand conservatoire, que se passerait-il ?

Avec les étudiants de la classe de culture musicale du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon, nous avons imaginé ce qui pourrait se passer si Florence Foster Jenkins se présentait pour intégrer la classe d’art vocal dudit conservatoire. Florence Foster Jenkins est, comme dit Wikipedia, « une chanteuse soprano américaine notamment connue et ridiculisée pour son manque total de rythme, de justesse et de timbre, sa prononciation aberrante et plus généralement son incapacité à chanter correctement. Son histoire a inspiré le film Marguerite de Xavier Giannoli en 2015 avec Catherine Frot dans le rôle-titre et a été adaptée au cinéma en 2016 sous le titre Florence Foster Jenkins par Stephen Frears avec Meryl Streep. »

L’idée qu’une figure aussi éloignée des canons de beauté musicale puisse intégrer un conservatoire d’excellence est tellement énorme qu’elle fait éclater l’ordre du probable. Pris dans la folie de la situation, la fiction que vous allez entendre traverse l’expérience de pensée avec assez de rigueur pour peser le pour et le contre de la pertinence d’intégrer une chanteuse pareille dans une institution au-dessus de tout soupçon de complaisance avec la médiocrité. Mais au lieu de faire basculer dans le non-sens intégral, l’exagération porte la fiction peut-être un peu plus près de la réalité. Car, de cette hypothèse tellement fantaisiste, est née une vraie question : quelles sont les conséquences de la théorie du ruissellement si on l’applique à la politique culturelle ? C’est là que cette fiction où, selon la formule consacrée, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est évidemment fortuite, il reste que certaines ressemblances avec les politiques culturelles en vigueur sont tout de même très troublantes.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.

Metaclassique #124 – Remédier

Le 16 janvier 1935, à l’université des Annales, Paul Valéry prononce une conférence, intitulée Le bilan de l’intelligence. Pour le poète l’heure est grave puisque, dit-il : « il s’agit de savoir si ce monde prodigieusement transformé, mais terriblement bouleversé par tant de puissance appliquée avec tant d’imprudence, peut enfin recevoir un statut rationnel, peut revenir rapidement, ou plutôt peut arriver rapidement à un état d’équilibre supportable ? » (p. 21) Parmi les inquiétudes de Paul Valéry, les efforts culturels butent eux aussi sur la perte de sens que leur accumulation risque de produire. Il écrit : « Nous avons, en vue de la culture artistique, développé nos musées ; nous avons introduit une manière d’éducation esthétique dans nos écoles. Mais ce ne sont là que des mesures spécieuses, qui ne peuvent aboutir qu’à répandre une érudition abstraite, sans effets positifs. »

Les mots de Valéry alertent encore, puisque : la question est si grave, qu’elle reçoit encore aujourd’hui des réponses très majoritairement irresponsables. Il y a une vision traditionnelle de la médiation culturelle comme moyen qui renforce la vision des œuvres comme une fin, ce qui mettrait dans une logique machiavélique : qui dit que la fin justifiant les moyens, dit que tous les moyens sont donc bons, comme si, au nom d’un enjeu essentiel, les chemins pour le servir n’avaient pas d’importance. Est-ce qu’au contraire, la médiation musicale ne doit interroger ses moyens autant que ses finalités ? Voilà des questionnements que Metaclassique partage avec la plateforme musicale indépendante apparue au printemps 2021, Hémisphère son, dont nous recevons un représentant : David Sanson. Pour approfondir la discussion, nous accueillons aussi Sylvie Pébrier : musicologue et inspectrice musique de la DGCA, la Direction générale de la création artistique du Ministère de la Culture.

Une émission produite et réalisée par David Christoffel.